vendredi 24 avril 2009

quand pourrons-nous nous voir enfin...(Henri Michaux)


« Quand pourrons-nous nous voir enfin? » me demandiez-vous lors de notre dernier songe commun. A vrai dire, je ne sais. Sans doute dans une poignée de secondes… Il a fallu sept jours pour créer la Terre dit-on, et il ne me reste que peu d’étapes à franchir d’après les dernières lignes que j’ai pu traduire. Deux fleuves à traverser, et je sais que j’aurai une barque en bois d’orme champêtre pour passer le premier et que je devrai franchir le second blotti au plus profond de la cale d’une jonque dont le pilote ne sera autre que Jamil, notre commune connaissance, qui comme vous pouvez sans peine l’imaginer ne m’épargnera aucun obstacle sur le chemin qui me mène à vous. Hier j’ai senti votre parfum, l’instant précédant le passage de l’oiseau Océan. Cela restera toujours un mystère pour moi, mais je suis certain qu’il s’agissait de votre odeur, ambrée, animale, profonde, dans les turbulences des courants d’air annonciateurs de la venue de l’oiseau. C’est lui qui ensuite m’a glissé sous ses plumes pour m’aider à gravir la montagne de nacre, selon moi, la couleur de votre teint. Je voyais défiler sous mes yeux des paysages inconnus mais rassurants. Des enfants couraient pour tenter d’attraper l’ombre bleue qui balayait les champs de blés murs. Une femme berçait son enfant, lui chuchotant à l’oreille un poème en une très ancienne langue de l’autre rive. Des hommes travaillaient à la construction de huttes, d’autres caressaient les animaux du troupeau les plus fatigués. Un vieil homme dansait très lentement sur la chanson de Duffy « Warwick avenue », ses larmes brillaient dans le soleil du soir. Les eaux étaient des sabres qui fendaient les rizières, entaillaient les forêts de bois rouges. Arrivé au sommet, un souffle m’a déposé sur de larges pétales, puis j’ai roulé dans l’herbe haute, saoul. Je savais qu’il fallait que je suive la trace du serpent-qui-parle mais qu’il ne me dirait pas un mot sur vous. Le parcours était hasardeux. Un papillon d’un bleu d’acier a frôlé ma joue et j’ai alors eu la révélation de la douceur soyeuse de votre peau. Cela m’a persuadé de poursuivre sur la voie de ma vie. Au creux du vallon régnait un calme envoutant. Un enfant dormait dans un sillon herbeux, un lion à ses côtés lui procurait quelque chaleur. Son ventre bougeait lentement. Il tendit la main dans son sommeil pour m’indiquer la direction des fleuves. Je vis alors le vert et l’écume. J’ai, à cet instant précis, eu la certitude de la couleur de votre regard. La barque m’attendait. Large, accueillante. La traversée fut tranquille, la musique des flots jouait une valse lente. Jamil m’attendait à l’embarcadère, un anneau à l’oreille. Il sortit son arme. Il sourit, découvrant le tranchant de ses dents, et j’ai alors senti l’évidence de la souffrance qui vous accompagne et que vous voudrez, un jour, m’infliger. Je suis resté très calme et j’ai fermé doucement les yeux. J’ai senti les draps rugueux au fond de la cale, les odeurs de mazout et de sueurs, le gout du sang sur les lèvres, les blessures aigües des combats passés, le froid du verre et de l’acier, les tressaillements de la jonque. Et puis le calme régnât dans les territoires les plus intimes de mon corps et de mon âme. Je souris. J’ouvre les yeux. J’écarte les bras et respire, enfin, d’un souffle nouveau qui irradie mon être en frôlant mes narines dilatées, Je n’ai plus rien d’autre à faire que sourire et sentir le frais de la terre sous mes pieds. A cet instant je sens votre tête appuyée sur mon épaule, confiante. Je vous touche avant de vous voir, comme si toute une part de vous s’était reconnue en moi. Nous ne nous quitterons plus, nous n'avons jamais été séparés

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