
"De quel instrument jouez-vous ?
Une contrebasse Xavier-Jacquet de 1830, jaune d'or à l'époque, fort bronzée aujourd'hui, comme caramélisée. Dans la rue, elle ne serait pas à l'aise : bien que française, elle aurait des problèmes de faciès. Elle m'a conquis instantanément. Quand je l'ai rencontrée, chez un luthier de la rue de Rome en 1960, à Paris, elle n'avait qu'une corde. Très vite, elle a atteint la perfection. Quand je la saisis, sous la main gauche, je n'y pense pas. Je ne suis pas dingue des réglages, mais dès qu'il y a un truc qui va mal, je le ressens, plus que je ne le sens. En quarante-sept ans, on me l'a restaurée plusieurs fois. A chaque fois, le son revient.
Cette Xavier-Jacquet, on vous l'a volée un long moment ?
Oui, un été entier, elle a disparu. Je l'avais laissée dans mon break au parking de Montparnasse, à Paris. J'ai retrouvé la voiture, mais pas l'instrument. Il y a un gros marché de contrebasses volées vers l'étranger. Sur le coup, je me suis trouvé frappé d'hébétude. Puis d'un sommeil lourd. Au réveil, j'ai été pris d'une crise de larmes qui a duré des heures. De suite, la seule question qui se pose, c'est comment continuer à jouer, comment assurer les concerts, comment survivre.
Assez vite, on m'a présenté un instrument très moche qui sonnait bien. J'ai tout oublié. On me prêtait des basses ici ou là, une vraie solidarité joue sur ce point entre musiciens. Et au moment où j'allais acheter mon laideron, l'autre est revenue. Un copain m'a prévenu qu'il lui semblait bien l'avoir reconnue dans un magasin à Pigalle. J'ai foncé. Je suis entré. Je n'ai parlé à personne. Je l'ai prise avec rage. Pendant huit jours, je lui ai fait la gueule. Peu à peu, elle s'est remise à vibrer. Je ne la quitte plus des yeux."
Propos recueillis par Francis Marmande (Le Monde du 12 07 2007)