
ll était une fois, une fille. Elle vivait auprès de son père malade. ll planta un arbre le matin. La nuit venue, il vit, et lui seul vit, un éléphant bleu. ll l’enfourcha, partit loin. Au matin, son corps froid reposait sur sa couche.
La fille fila la laine, des années durant à l’ombre de l’arbre majestueux, près de la maison. Elle était d’une beauté à faire crier les pierres. Elle se vivait femme-enfant (cela plaisait à son père), le sourire sec, le coeur dur, des rêves trop hauts sous le crâne.
Elle restait hautaine envers les prétendants qui arrivaient près de l’arbre. lls espéraient souvent. Longtemps, trop longtemps, puis partaient. lls voyaient une femme, elle se pensait enfant. Un, retint son attention, arriva de loin, repartit en pensée.
Un soir, un nuage noir se fit au-dessus de l’arbre. ll grossit, couvrit le ciel d’un noir noir d’encre, se fendit, déchiré. Deux hommes en tombèrent avec fracas, forcèrent sa porte. Elle n’eut pas peur, resta froide. lls l’emportèrent, chacun la soulevant par un bras. Elle ne dit rien, ne résista pas. lls la firent tournoyer, voler vers les étoiles. Puis ils l’emportèrent de force auprès du fleuve agité. lls la saisirent fort, avec leurs griffes. Elles les vit, c’étaient deux tigres blancs. lls la jetèrent dans les tourbillons infernaux. Au fond des eaux noires, elle vit une lumière bleue. Les plantes et les animaux lui déchirèrent les muscles, lui crevèrent les yeux, arrachèrent cheveux et poils.
Le matin, elle était femme-squelette sur la rive du fleuve. Elle pensa: “que puis-je faire maintenant? Y avait-il un avant? Le pays d’où je viens existe-t-il vraiment? Comment vais-je vivre? Qui suis-je?”
Elle prit une branche sur les graviers. Elle dessina une maison. Une maison apparut. Elle dessina un lit, il fut dans la maison. Elle dessina le feu, il la réchauffa. Puis un poisson, elle s’en régala. Son geste était libéré, sa trace était forte et productive. Elle s’endormit apaisée.
Le lendemain, deux jeunes pêcheurs passèrent en barque sur le fleuve. lls la virent, ils eurent peur. lls virent les signes sur le sable. De retour chez eux, ils racontèrent à leur père. ll écouta, vit leur peur. ll leur dit “je suis vieux, fatigué, j’ai vécu plusieurs vies. Je n’ai rien à perdre, je vais aller la voir.” ll partit.
ll vit les yeux creux, le crâne ras, le ventre vide. ll vit les traces, dessins de maison, d’aliments, de feu.
ll prit une branche, tenta une trace. ll échoua, elle n’était pas prête. ll prit une autre branche, plus fine, elle cassa, il n’était plus prêt. ll en vit une autre, blanche comme les tigres, raide. ll traça des joues, des cheveux, un ventre et en dessous un sexe fendu, deux seins ronds, des muscles, une peau lisse et douce. Elle les reçut, elle le choisit. lls dansèrent et chantèrent et s’aimèrent. Au matin leurs corps étaient enlacés et chauds. Lui n’était plus fatigué et redevenu vigoureux et désirant. lls dansèrent leurs vies, leurs tracés les guidant et leur assurant une existence heureuse dans un monde coloré.
