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à Alain Cuny
27.Vl.41
Si tu pouvais comprendre Alain comme cela me fait du bien de sentir que tu me devines si bien, moi dont le rôle est toujours de comprendre les autres pour les aider et qui me sens si seule. On pourrait croire que cela satisfait une certaine vanité de servir ainsi aux autres de secours et de lucidité : on se tromperait pour moi. Je sais bien que je dois faire quelque chose pour avoir la dignité de vivre et que je suis faite pour répandre une certaine paix, pour laisser dans mon sillage calme les êtres blessés se reposer de leurs tempêtes en se laissant flotter. Je suis faite pour cela puisque de tout temps, même quand j’étais enfant mes camarades inquiètes ou instables, même plusâgées que moi étaient attirées à se confier à moi. ll doit y avoir un certain ensemble de courbes claires et sombres dans le visage et dans le mouvoir des êtres qui les destine ainsi à ce rôle. Qui pourrait refuser ce qu’on vient lui demander si cela ne lui ôte rien de le donner. Mais si cela n’ôte rien cela n’enrichit pas non plus. C’est ainsi. C’est dans l’ordre. On est le pantin et un autre tire les ficelles. Mais moi, moi, est-ce que je ne pourrais pas moi aussi avoir un autre bonheur que seulement celui de faire le bonheur des autres ou de soulager leurs malheurs.
Je ne refuse pas de jouer mon rôle je fais même de mon mieux pour y être experte et ne pas tromper la confiance qu’on me fait, mais cela ne me suffit pas, et cela ne flatte même pas ma vanité. Je sais si bien que je ne sais rien, je sens si bienque ce que je donne est si peu à côté de ce qu’on voudrait recevoir et à côté de ce qu’on attend de moi.
Si seulement je pouvais me croire indispensable comme d’autres mais je n’ai même pas cette illusion-là. Tu es gentil de faire attention à moi et surtout de me secourir par ton amitié. J’ai beaucoup cru dans l’amitié. Parce que celle que je donne est d’une très grande stabilité je pensais que je croire dans les êtres élus. Mais ils sont mouvants et charnels aussi l’amitié suit les lois de leur mouvance et de leur chair. Je les aime tels mais je souffre. Je ne peux pas tenir rigueur aux êtres de la souffrance que je ressens à cause des illusions qu’ils me font perdre. Je sens trop que c’est mon besoin d’absolu qui les a rendus transparents et plus vrais qu’ils ne sont. En chacun j’ai vu le diamant qui se cache sous ses formes (médersoïdes : un mot incertain) et pour ce diamant qui se cache en eux je les aime. Mais à cause de la caricature que fait son image à travers la paroi qui louche je souffre.
Je continue à être sûre que je dois chercher à vivre à l’extérieur comme je suis à l’intérieur. C’est ma seule certitude de vérité. Elle ne m’apporte pas les joies que je crève d’envie de conquérir mais si je truquais je me mépriserais et je ne pourras pas goûter des joies indignement conquises. ll n’y a pas d’issue dans ce drame qui est décidément ma condition.
Je t’aime beaucoup. Si à des moments je t’ai aidé et si quelquefois cela me paraissait dur de ne pas te sentir assez fort pour pouvoir te demander la réciprocité, maintenant tu me le rends bien, aujourd’hui c’est toi qui m’a fait du bien. Je t’embrasse.
Françoise.
( Françoise DOLTO-correspondance, volume 1)

