mercredi 29 août 2007

rouge à lèvres et pivoines


"C'est le petit scandale culturel de l'été. A la fin du mois de juillet, dans une salle de la Collection Lambert en Avignon, une jeune femme visitant l'exposition consacrée à l'oeuvre du peintre Cy Twombly dépose sur un monochrome blanc une trace de rouge à lèvres. Interpellée, cette artiste de 30 ans affirme qu'elle a senti que la toile l'appelait en lui demandant: " embrasse-moi."
L'affaire aurait dû être jugée le 16 août dans le cadre d'une reconnaissance de culpabilité mais, puisque la jeune femme nie la dégradation de l'oeuvre et plaide l'acte d'amour(!), le tribunal correctionnel de la ville tranchera le 9 octobre. D'ici là, on l'espère, l'empreinte écarlate aura été effacée puisque même un laboratoire de la Nasa s'est proposé de nettoyer le rouge à lèvres, dont la composition chimique, sachez-le mesdames, est à la fois secrète et extrèmement complexe. ll faut ajouter que Cy Twombly, âgé de 79 ans, est l'un des plus grands artistes vivants et que la toile endommagée fait partie d'un triptyque évalué à 2 millions de dollars. Evidemment, les journaux télévisés-le baiser stupide, et peut-être opportuniste, a eu au moins le mérite de les intéresser à cette exposition magnifique- ont beaucoup insisté sur le prix de l'oeuvre. C'est la face la plus spectaculaire mais aussi la plus médiocre de l'art.
Ainsi, le soir du vernissage, une dizaine d'employés de la galerie américaine Gagosian (la plus grande du monde), vêtus comme des X-men, veillaient sur le peintre comme s'il s'était agit d'un coffre fort. Vers la fin du repas, le vieil homme, qui s'ennuyait, quitta la table. Sur la nappe, en son honneur, le restaurant avait posé des fleurs de pivoines, le sujet de son exposition avignonnaise "Blooming". Cy Twombly prit une fleur dans ses mains et la contempla longuement- son visage devint radieux. Mais l'artiste, émerveillé par la splendeur de la nature, ne vit pas venir vers lui l'un de ces "Gagosian boys", qui lui ôta la fleur des mains en disant: "Vous aimez cette pivoine, M. Twombly, je vous la fait monter dans votre chambre." Le viel homme, désemparé, regarda un instant ses mains vides, puis la salle, puis à nouveau ses mains.
Nul tribunal ne condamnera jamais cet autre geste imbécile. Et l'on se dit que le baiser, plûtot que de souiller l'oeuvre, aurait dû, comme une caresse consolante, être déposé ce soir-là sur le visage triste du poète."
Olivier Céna- Télérama N°3006 du 25 août 2007
La photographie ci-dessus ne représente pas une oeuvre d'art, elle a été prise à Pékin, en 1998, par François Dautresme, voyageur passionné, et résulte du geste génial d'un artisan chinois pour essuyer son pinceau sur le mur d'un atelier de réparation de meubles. Pour moi, comme le baiser sur le tableau, c'est quand même une grande oeuvre d'art.

mardi 28 août 2007

L'oreille est un puits


On dit parfois: “les paroles s’envolent, les écrits restent”. Je ne crois pas que ce soit ainsi.
Catherine Dolto-Tolitch disait, en juin 1995, dans la revue “rééducation orthophonique” : “on a longtemps dit, et on dit encore parfois que le foetus n’entendait pas les sons extérieurs et que la voix du père ne passait pas. L’expérience quotidienne montre que c’est tout à fait faux. L’enfant entend avec sa peau dès le début de sa vie intra-utérine, bien avant de disposer d’un appareil auditif fonctionnel-au dernier trimestre de la grossesse. Les anciens accoucheurs en avaient l’intuition qui disaient que la peau du foetus est une grande oreille.”
Sa mère, Françoise Dolto, disait que le bébé enregistrait tout ce qui lui était dit depuis sa naissance, comme sur une bande magnétique.
Erri De Luca éclaire de ses réflexions quelques passages de la Bible, dans des registres universels, spirituels et linguistiques. ll se dit non-croyant.
ll écrit: “ une paire d’oreilles tu as creusé en moi, dit David à Yod dans le psaume(40,7). Creusée comme le verbe de celui qui perce le sol pour y aménager un puits. En terre d’aridité, le puits est une richesse. Des oreilles comme des seaux, des questions et réponses, vides et pleines. Des oreilles pour contenir, retenir.
ll était ainsi autrefois l’organe de l’ouïe, preneur de mots, avide d’écoute. En lui, la voix se gravait et restait intacte. Un prophète pouvait répéter une rafale de propos qui lui avait été confiés. Jamais Yod ne demande à l’un d’entre eux de prendre des notes, de sténographier. Et de toutes les objections faites à Yod par les prophètes, de Moïse bégayant à Jonas/Ionà le rebelle, aucune ne prévoit: si j’oublie quelque chose?
Ce n’était pas possible. À cette époque, les oreilles étaient les organes de la plus haute fidèlité. Même Jésus se confie à ce seul enregistrement, la membrane acoustique de ses contemporains, prodigieuse par sa capacité de mémoire. Et alors, bénies soient les oreilles, symbole d’un reste arraché à l’anéantissement.”
Deux textes sur les origines, l'apparition du symbolique, le lieu protégé du ventre maternel ou le désert et la terre des bergers sur laquelle on n'entend que le vent et la voix... L’écriture est une invention récente dans l’histoire de l’humanité. Aujourd’hui, nous sommes submergés de bruits, de sons en tous genres. Souvent, ils sont appauvris par les compressions dans les fichiers électroniques. Les constructeurs de baladeurs MP3 sont amenés, par des réglementations, à limiter le volume sonore de leurs appareils pour éviter d’endommager les oreilles des adolescents.
Comment retrouver une culture animale de l’ouïe, de la confiance absolue en la parole entendue? Dans le silence, quand on marche côte à côte? En parlant doucement à l’oreille de l’amant en lui touchant la peau? En racontant une histoire à son enfant blotti dans ses bras? En écoutant le bruit du vent dans les feuilles des arbres?