
"C'est le petit scandale culturel de l'été. A la fin du mois de juillet, dans une salle de la Collection Lambert en Avignon, une jeune femme visitant l'exposition consacrée à l'oeuvre du peintre Cy Twombly dépose sur un monochrome blanc une trace de rouge à lèvres. Interpellée, cette artiste de 30 ans affirme qu'elle a senti que la toile l'appelait en lui demandant: " embrasse-moi."
L'affaire aurait dû être jugée le 16 août dans le cadre d'une reconnaissance de culpabilité mais, puisque la jeune femme nie la dégradation de l'oeuvre et plaide l'acte d'amour(!), le tribunal correctionnel de la ville tranchera le 9 octobre. D'ici là, on l'espère, l'empreinte écarlate aura été effacée puisque même un laboratoire de la Nasa s'est proposé de nettoyer le rouge à lèvres, dont la composition chimique, sachez-le mesdames, est à la fois secrète et extrèmement complexe. ll faut ajouter que Cy Twombly, âgé de 79 ans, est l'un des plus grands artistes vivants et que la toile endommagée fait partie d'un triptyque évalué à 2 millions de dollars. Evidemment, les journaux télévisés-le baiser stupide, et peut-être opportuniste, a eu au moins le mérite de les intéresser à cette exposition magnifique- ont beaucoup insisté sur le prix de l'oeuvre. C'est la face la plus spectaculaire mais aussi la plus médiocre de l'art.
Ainsi, le soir du vernissage, une dizaine d'employés de la galerie américaine Gagosian (la plus grande du monde), vêtus comme des X-men, veillaient sur le peintre comme s'il s'était agit d'un coffre fort. Vers la fin du repas, le vieil homme, qui s'ennuyait, quitta la table. Sur la nappe, en son honneur, le restaurant avait posé des fleurs de pivoines, le sujet de son exposition avignonnaise "Blooming". Cy Twombly prit une fleur dans ses mains et la contempla longuement- son visage devint radieux. Mais l'artiste, émerveillé par la splendeur de la nature, ne vit pas venir vers lui l'un de ces "Gagosian boys", qui lui ôta la fleur des mains en disant: "Vous aimez cette pivoine, M. Twombly, je vous la fait monter dans votre chambre." Le viel homme, désemparé, regarda un instant ses mains vides, puis la salle, puis à nouveau ses mains.
Nul tribunal ne condamnera jamais cet autre geste imbécile. Et l'on se dit que le baiser, plûtot que de souiller l'oeuvre, aurait dû, comme une caresse consolante, être déposé ce soir-là sur le visage triste du poète."
Olivier Céna- Télérama N°3006 du 25 août 2007
La photographie ci-dessus ne représente pas une oeuvre d'art, elle a été prise à Pékin, en 1998, par François Dautresme, voyageur passionné, et résulte du geste génial d'un artisan chinois pour essuyer son pinceau sur le mur d'un atelier de réparation de meubles. Pour moi, comme le baiser sur le tableau, c'est quand même une grande oeuvre d'art.
