
"Le mouvement est notre grande affaire sur la terre. L'être humain se déplace par nature. Ce qui le distingue avant la conscience de lui-même, la foi en Dieu ou la capacité de cuisson de ses aliments, c'est la bipédie. ll n'est homme qu'après ses premiers pas. Ensuite il marche pour chasser. ll bouge pour rencontrer son semblable, s'apparier, perpétuer l'espèce. Dans la société moderne, il caracole pour avoir la certitude d'exister. La grande angoisse moderne: être cloué! Nous sommes tous persuadés que l'entrave au mouvement du corps est la première atteinte à la liberté. Si nous vivons en des villes de pierres, emprisonnés dans les cages de nos existences, c'est parce que la civilisation s'est toujours efforcée de contraindre notre nature. Et pour nous consoler d'avoir dû renoncer à nos pulsions nomades, nous voyageons, nous nous agitons. Nous recréons le nomadisme. Nous roulons sur le goudron. Nous mettons Marseille à quatre heures de Paris dans les TGV. Nous volons en avion. Nous allons et venons. Le pillage énergétique de la terre tire racine de cette fièvre de mouvement. Les transports représentent la principale source de consommation d'énergie planétaire. Parce qu'il est en marche, le monde a besoin d'énergie. Les derricks qui sucent le sang du sol dans l'aube de Bakou oeuvrent pour satisfaire notre irrépréssible besoin de mobilité. Si l'homme ne voulait pas échapper à son destin de bipède, il vivrait à six à l'heure. Le monde tournerait rond, l'harmonie règnerait.Les houilles reposeraient par quatre mille mètres de fond. Mais il lui faut aller plus vite que ne le lui permet sa foulée! La coccinelle ne vole-t-elle pas avec une économie somptueuse de moyens? C'est parce que le vol est dans sa nature. L'homme est un animal qui ne se résigne pas à le rester." Sylvain Tesson-Éloge de l'énergie vagabonde. Éditions des Équateurs-2006"