
“En fait, je ne savais pas trop - cet été m’a enseigné que je ne le sais toujours pas- ce que c’était que ce deuil “à faire”, comme un tricot, une lessive, une chose concrète, sur laquelle agir produirait des effets, des modifications. Mon deuil, ce fardeau sur les épaules, j’ai surtout passé mon temps à essayer de m’en défaire. On fait ses études, son droit, pénitence, son devoir, des bêtises, fausse route, un régime. On fait de son mieux, bonne figure, une sale gueule. Un milliard de choses dont je sais à peu près ce qu’elles recouvrent et à quoi elles mènent. Mais le deuil? J’ai fini par admettre qu’il était inutile de feindre de savoir comment le faire, que j’en étais incapable, que je me fatiguais pour rien, pour la simple raison que je n’ai jamais réussir à entrevoir à quoi ça ressemble, un deuil “à faire”. D’après mon expérience, c’est plutôt un truc ni fait ni à faire, entre souvenirs et oublis, regrets et projets, comparable à un essai de planche à voile, entre deux eaux: on tombe, on remonte sans savoir où va tourner le vent. ll y a un type, genre psy, qui nous rebat les oreilles à la télé avec une formule magique qu’il appelle la “résilience”, et qui serait, pour ce que j’en ai compris, une digestion bénéfique de tous les emmerdements en tous genres, un deuil accompli dans les règles du cycle immuable de la nature, rien ne se perd rien ne se crée (...). Puisqu’il faut bien que ça aille quelque part, ces trucs à recycler, qu’est-ce qu’on peut bien en fabriquer? Un napperon, un étui à lunettes au crochet, un jeté de lit en patchwork, une mocheté ornementale de style alternatif écolo altermondialiste? Un guide pratique, “la résilience aux petits oignons”? Je n’aime pas le mot. Ca fait résille de silence et de résignation. À mon avis, c’est un piège inventé de toutes pièces pour nommer un sentiment qui n’existe pas, la nécessité d’une victoire sur soi-même, comme s’il fallait se sentir coupable d’être abattu par le malheur. Le verbe résilier signifie, si je ne me trompe, mettre fin avant terme à un contrat, à une assurance. De ce point de vue, je suis d’accord: mon contrat, mon assurance, ont été mis en miettes avant leur terme. Mais le bénéfice, la prime, je ne vois vraiment pas où ils sont. Mon deuil, au lieu de le recycler, je l’ai gardé dans ma cave, où il a dû pourrir, j’imagine.”
Dominique Muller- “lire la notice et vivre ensuite” Stock éditeur-2008
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